Qui est derrière Lina
Quarante ans à me demander
ce qui manque aux autres.
Lina n'est pas née d'une étude de marché. Elle est née de la rencontre entre quarante ans passés auprès de gens seuls — et le jour où j'ai compris ce que l'intelligence artificielle rendait enfin possible.
Je n'ai jamais choisi de m'occuper des autres : cela s'est imposé, chaque fois de la même manière. Quelqu'un reste à l'écart, non pas faute de volonté, mais faute d'un moyen simple — un cours qu'on lui refuse, une porte qu'il n'ose pas pousser, un appareil que personne ne lui a montré.
Alors j'essaie de fabriquer ce moyen. Cela fait quarante ans que ça dure.
Le parcours
Cinq fois le même geste,
sur quarante ans.
Un feu sur un pont
En décembre 1980, Joël Albert assiste à un drame sur le pont Bessières, à Lausanne. Il y plante une tente pour que cela ne se reproduise plus dans l'indifférence, et il allume un feu. Cinq ans plus tard, j'ai quatorze ans, et je le rejoins.
Chaque fin d'année depuis, des bénévoles se relaient sur ce pont, jour et nuit, par équipes de trois et par gardes de huit heures. Un café, une chaise près des flammes. Surtout, une écoute.
Un cours qu'on nous refusait
Avant dix-huit ans, personne ne nous laissait apprendre à porter secours. Avec cinq autres jeunes, nous avons fondé Les jeunes secouristes lausannois pour combler ce vide.
Six cents couverts en quatre jours
La grande salle d'Entre-Bois, à Lausanne, est transformée en Resto du Cœur. Six cents personnes y sont accueillies et servies. Le journal ne me nomme pas : il écrit seulement « sous la houlette d'un bénévole de 21 ans ». C'était moi.
Personne ne devrait passer Noël seul. Il suffit souvent que quelqu'un s'organise pour que cela n'arrive pas.
Un appareil que personne n'osait ouvrir
Des appareils qui sauvent existent, posés dans les gares et les halls publics. Mais presque personne ne sait où ils se trouvent, ni n'ose les ouvrir — alors qu'en cas d'arrêt cardiaque, ce sont les cinq premières minutes qui décident.
Nous avons présenté aux communes romandes une borne pensée pour lever cette peur : un défibrillateur aussi simple qu'un extincteur, doublé d'une formation ouverte à tous.
Un métier, trois licences
Pendant plus de dix ans, j'ai dirigé une entreprise d'alarme et de sécurité privée, au bénéfice d'une licence vaudoise. Depuis 2014, je gère un restaurant, avec la licence de cafetier-restaurateur. Et je forme aux premiers secours.
Trois métiers sans rapport apparent. Ils enseignent pourtant la même chose : protéger sans surveiller, accueillir sans juger, et répéter un geste jusqu'à ce qu'il devienne simple pour celui qui l'apprend.
Le feu, toujours
L'action du pont prend le nom de Feu Solidarité Bessières et élargit son accueil : plus seulement les personnes en danger, mais toutes celles que les fêtes laissent seules. J'en préside l'association et je partage la responsabilité de la veille avec Aline Jaquier.
Rien de cela ne tiendrait sans un comité et des bénévoles remarquables. Ceux qui montent l'installation avant les fêtes et la démontent en janvier. Ceux qui prennent les gardes de nuit, à trois, huit heures durant, quand tout le monde est à table. Et ceux qui viennent apporter, comme le dit l'association, « juste de l'humanité ».
Quarante ans plus tard, le feu brûle toujours. Parce qu'ils sont là.
Le déclencheur
Et puis, un soir,
un reportage.
Des personnes âgées qui auraient pu rester chez elles, placées presque de force, faute d'autre chose.
Elles ont élevé des enfants. Elles ont travaillé toute une vie pour se construire un chez-soi. Et on les déplace.
Quand la santé l'exige, l'EMS est la bonne réponse, et le personnel y fait un travail que rien ne remplace. Mais lorsqu'il ne s'agit que de repères qui s'effacent, de liens qui se distendent, d'une organisation à tenir — alors la technologie d'aujourd'hui peut changer l'issue. Elle n'existait pas il y a vingt ans. Elle existe maintenant.
C'était exactement le schéma que je connaissais depuis mes quatorze ans : des gens mis de côté, non par manque de solution, mais parce que personne ne la leur avait rendue accessible.
Une idée reçue
Ce qu'on prend
pour de l'entêtement.
Quand une personne âgée refuse de quitter sa maison, on parle volontiers d'entêtement. C'est presque toujours autre chose : la peur de perdre ses repères, son autonomie, sa vie d'avant — et le pressentiment qu'une fois la porte refermée, plus rien ne se décidera avec elle.
Ces situations vont parfois très loin. Des familles se déchirent, des tribunaux tranchent, et le désespoir prend des formes que personne n'avait vues venir. On lit ces drames dans les journaux sans toujours entendre ce qu'ils disent : quelqu'un s'est battu pour rester chez lui, et n'a plus trouvé d'autre moyen de le faire savoir.
Lina ne règle pas les conflits de famille. Mais quand rester chez soi ne tient plus qu'à quelques repères, quelques rappels et un lien qui ne se coupe pas, elle peut faire pencher la balance — avant qu'on en arrive au rapport de force.
Un visage
Il n'a pas connu cela.
D'autres le connaîtront.
Aline avait sous sa protection un jeune homme devenu tétraplégique à seize ans, après un plongeon dans un lac trop peu profond.
Je pense souvent à lui. Une tablette qui obéit à la voix, qui appelle un proche sans qu'on ait besoin de la toucher, qui lit un message à voix haute — je sais qu'elle l'aurait emballé immédiatement.
Ce qui a changé
Pendant quarante ans,
l'outil n'existait pas.
C'est le plus dur à admettre : j'ai vu le manque pendant toute une vie sans pouvoir le combler. Un ordinateur exigeait qu'on apprenne son langage — jamais l'inverse. Et l'on ne demande pas à une femme de quatre-vingt-cinq ans d'apprendre l'informatique pour avoir le droit de rester chez elle.
Depuis trois ans, je me forme à l'automatisation, au développement et à l'intelligence artificielle. C'est là que quelque chose a basculé. Pour la première fois, une machine peut comprendre une phrase dite de travers, répéter dix fois sans s'impatienter, lire un message à voix haute, rappeler un rendez-vous au bon moment — sans que la personne ait quoi que ce soit à apprendre.
Ce n'est pas la technologie qui m'intéresse. C'est ce qu'elle rend enfin possible : rester chez soi, dans sa maison, avec ses repères et son animal — au lieu d'être placé.
Alors j'ai construit Lina. Imaginée, écrite et testée à Bavois.
Lina est née
Pas achetée. Pas importée. Née d'un parcours qui a commencé sur un pont, quarante et un ans plus tôt.
« Je ne remplace jamais les êtres humains. Je les rapproche. »— Lina
Herbert Stock
En sortie à Kitzbühel avec ma fille Lina.
Un cadre clair
Ce que Lina
ne sera jamais.
Présence+ est un service d'accompagnement non médical. Lina ne soigne pas, ne surveille pas, et ne remplace ni les proches, ni les professionnels, ni les services d'urgence.
Quarante ans de veille m'ont appris exactement l'inverse d'une machine qui remplacerait quelqu'un : rien ne remplace une présence. Lina sert à la rendre possible plus souvent.
La Main Tendue — 143, jour et nuit, gratuit et anonyme. Pour les jeunes — 147. Urgences vitales — 144.
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